[ PORTRAIT ]
Tailleur // Amsterdam // Pays-bas
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Rencontre avec Melvin Keijzer
“La gastronomie a toujours occupé une place particulière dans ma vie, peut-être parce qu’elle partage la même passion du savoir-faire que la couture sur mesure.”
Pour Melvin Keijzer, maître tailleur et fondateur de The Boardroom Amsterdam, le vin et la couture racontent finalement la même histoire. Celle du temps, de la patience et d'un savoir-faire qui se révèle sans jamais chercher à s'imposer. Guidé par une philosophie selon laquelle « la qualité doit murmurer », il conçoit chaque vêtement comme un objet destiné à durer, à l'image des grands vins qu'il apprécie. Depuis sa boutique située le long du canal historique Egelantiersgracht à Amsterdam, il crée des pièces sur mesure qui reflètent la personnalité de ceux qui les portent et cultive une vision de l'élégance où prime toujours sur l'apparence.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre marquante avec un grand vin ?
MELVIN KEIJZER
Absolument. La gastronomie a toujours occupé une place particulière dans ma vie, peut-être parce qu’elle partage avec la couture le même dévouement au savoir-faire. L’une de mes rencontres les plus marquantes avec le vin a eu lieu au De Lindehof, à Nuenen, une institution qui a malheureusement fermé ses portes. Avec mon compagnon Sep, nous avons décidé d’y dîner lors de l’une de ses toutes dernières soirées d’ouverture.
Ce qui a rendu cette soirée extraordinaire, ce n’était pas seulement la cuisine ou le vin, mais la manière dont tout s’est harmonieusement assemblé. La cuisine était dirigée par un chef de 22 ans évoluant au plus haut niveau, avec cette précision audacieuse qui me rappelle un jeune tailleur découvrant sa propre signature. Lorsque le plat emblématique du chef Soenil Bahadoer est arrivé, son célèbre rendang, nous avons ouvert un Château Mouton Rothschild 1988.
C’était l’un de ces rares moments où tout s’aligne : la salle, les personnes, le savoir-faire, l’histoire dans le verre. Je me souviens avoir pris une gorgée et compris que c’était bien plus qu’un simple dîner. C’était l’harmonie. J’ai même dû essuyer une larme.
Que nous apprend un grand vin sur le savoir-faire, au-delà de la simple technique ?
MELVIN KEIJZER
Un autre souvenir qui m’est resté est lié à un lieu de La Haye appelé Tapperij. C’est un endroit remarquable. Un ancien café à genièvre datant de 1868, dont l’intérieur semble presque intact malgré le temps. C’est là que j’ai dégusté un Chenin Blanc que je n’avais jamais rencontré auparavant. Ce qui m’a frappé, c’est que rien n’y tourne autour des grandes étiquettes ou du prestige. Tout tourne autour du produit lui-même et des personnes qui le créent avec amour. C’est un lieu où l’attention est véritablement portée sur l’essence des choses. La substance plutôt que le nom. À bien des égards, cette philosophie résonne profondément avec ma vision de l’artisanat.
C’est peut-être cela que fait un grand vin. Il vous rappelle que le savoir-faire ne se résume jamais à la technique. Il est question de patience, de temps, de laisser quelque chose mûrir jusqu’à devenir plus grand que la somme de ses parties.
Comment le vin est-il entré dans votre vie ? Cet intérêt s’est-il développé parallèlement à votre passion pour l’élégance masculine ?
MELVIN KEIJZER
Oui, tout à fait. Le vin est entré dans ma vie progressivement, par curiosité et par attention. Le même chemin qui m’a conduit vers la couture. Lorsque l’on commence à travailler avec de beaux tissus, on développe une sensibilité particulière. Au début, on remarque les choses évidentes : l’étiquette, le prestige. Mais avec le temps, on apprend à apprécier les couches plus profondes. L’équilibre, la retenue, le caractère.
Le vin et la couture ont évolué côte à côte dans ma vie. Tous deux appartiennent au monde du raffinement, mais aucun ne doit devenir superficiel. La véritable élégance n’est jamais tapageuse ; elle se révèle discrètement.
Dans la couture, nous disons souvent que les meilleurs vêtements se dévoilent lentement. Un grand costume n’impressionne pas dès la première seconde ; il gagne en profondeur à mesure qu’on l’observe. Le vin se comporte de manière très similaire.
C’était l’un de ces rares moments où tout s’aligne : la salle, les personnes, le savoir-faire, l’histoire dans le verre.
On dit souvent qu’un bon vin « habille » un moment. Voyez-vous une analogie entre le choix d’un tissu pour un client et la sélection d’une bouteille pour des amis ?
MELVIN KEIJZER
Absolument. Choisir un tissu pour un client n’est pas si différent que de sélectionner une bouteille pour des amis. Dans les deux cas, vous lisez l’atmosphère, les personnes, le moment. Un tissu porte une personnalité. Certains évoquent la tradition, d’autres l’audace ou une confiance tranquille. Ce sont deux formes de narration à travers l’artisanat. Toutes deux nécessitent également de la confiance. Un client fait confiance au tailleur pour l’orienter vers quelque chose qu’il n’aurait peut-être pas choisi lui-même. Ouvrir une bouteille pour des amis est similaire. Vous proposez quelque chose qui reflète le moment, mais aussi votre propre goût.
Si vous deviez définir votre « style » de vin aujourd’hui, serait-il plutôt classique comme un costume trois pièces ou plus audacieux comme une doublure colorée ?
MELVIN KEIJZER
Ma philosophie est simple, y compris dans un verre : la qualité doit murmurer. Je suis attiré par les vins dont la substance parle plus fort que le marketing. Moins l’apparence extérieure, davantage le savoir-faire intérieur. Tout comme un magnifique costume trois pièces parfaitement coupé, la magie réside dans la structure, l’équilibre, la construction entoilée intégrale et la précision discrète qui se cache derrière.
C’est peut-être aussi pour cette raison que j’admire les vins qui vieillissent bien. Ils sont comme un vêtement bien confectionné : conçus non pas pour une saison, mais pour toute une vie.
Vous avez récemment installé une EuroCave dans votre boutique d’Amsterdam. Quel rôle joue-t-elle dans l’expérience que vous proposez à vos clients ?
MELVIN KEIJZER
L’EuroCave apporte quelque chose de particulier à l’accueil et à l’expérience en boutique. Une séance d’essayage est un moment important. Les gens viennent pour un mariage, un événement marquant ou simplement pour célébrer un nouveau chapitre de leur vie.
Le vin devient naturellement une partie de ce rituel. Les clients commencent à partager leurs souvenirs liés au vin, et je dis toujours que dans mon EuroCave, je conserve des souvenirs qui n’attendent qu’à être créés. Très souvent, les gens apportent même leur propre bouteille. Avant même de s’en rendre compte, un rendez-vous de couture se transforme en petite célébration. Une maison de couture a toujours été un lieu de conversation. Autrefois, on y parlait d’art et d’affaires. Aujourd’hui, il nous arrive aussi de parler de vin. Cela ralentit le rythme du moment. Et ralentir, je crois, est le véritable luxe de notre époque. Au final, le vin et la couture parlent de la même chose : une qualité qui rassemble les gens avec discrétion.
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